En 1881, lors de la sixième exposition impressionniste à Paris, un étrange cabinet de verre trône au milieu de la salle. À l'intérieur, une silhouette juvénile, les mains croisées dans le dos, le menton pointé vers le haut avec une moue d'orgueil ou de lassitude. Ce n'est pas du marbre blanc étincelant, ni du bronzea noble. C’est de la cire. Jaunâtre, translucide, presque charnelle. Ce jour-là, Edgar Degas ne présente pas seulement une sculpture ; il commet un attentat contre les canons de la beauté classique.
Le public de l'époque est habitué à la statuaire académique : des figures lisses, blanches, idéalisées, représentant des dieux ou des héros. Face à la Petite Danseuse, la stupeur laisse place à un dégoût viscéral. Les critiques de l’époque ne mâchent pas leurs mots. On parle d’un « spécimen zoologique », d’une « fleur de précocité dépravée ». On accuse Degas d'avoir représenté un type "vicieux" de jeune fille. Pourquoi une telle violence ? Parce que la cire, contrairement au bronze qui fige le sujet dans l'éternité, semble palpiter d'une vie suspecte.
La cire, par sa texture même, évoque la vulnérabilité de la peau humaine. Mais Degas va plus loin dans le réalisme. Il ne se contente pas de modeler la cire : il habille sa statue. La jeune fille porte un véritable tutu en tulle, un corsage en soie, des chaussons de satin et, plus troublant encore, un ruban de satin dans de vrais cheveux. Cette hybridation entre l'objet d'art et la poupée, entre le matériau noble et le textile quotidien, place le spectateur dans une position de voyeur. On n'admire plus une œuvre, on observe un enfant de la classe ouvrière exposé comme un animal dans une vitrine.
Derrière la statue se cache une réalité sociale brutale. Le modèle s'appelle Marie van Goethem. C’est une « petite rat de l’Opéra », une apprentie danseuse issue d’un milieu misérable. À l’époque, l’Opéra de Paris est autant un temple de l’art qu’un marché de chair où les jeunes danseuses sont souvent poussées par leur famille vers de riches protecteurs, les "abonnés".
En choisissant la cire, Degas souligne cette fragilité. La cire est une matière qui fond, qui se déforme, qui s'altère. Elle symbolise parfaitement la condition précaire de ces jeunes filles dont la carrière et la réputation pouvaient s'effondrer au moindre souffle.
Après le scandale de 1881, la trajectoire de Marie est une chute libre qui illustre la violence sociale de l'époque. Peu de temps après l'exposition, Marie est renvoyée de l'Opéra de Paris. Le registre officiel indique : "Manque de ponctualité, a manqué plus de dix cours." À 14 ans, elle perd son seul espoir d'ascension sociale. On perd définitivement sa trace après ses 17 ans. Aucun acte de mariage, aucun avis de décès à son nom n'a été retrouvé à Paris. Certains historiens pensent qu'elle a fini dans la prostitution ou qu'elle est retournée dans l'anonymat complet de la misère ouvrière.
C'est le paradoxe ultime : le monde entier connaît son visage, sa posture et même la courbe de ses épaules, mais personne ne sait où elle est enterrée ni comment elle est morte. Elle est devenue un objet d'art au prix de sa vie de femme. La sculpture de cire reste le seul vestige de son existence, une trace organique figée dans un matériau périssable.
Pour Degas, la cire n'est pas un choix par défaut. C'est un médium qu'il pratique en secret dans son atelier depuis des années. Peintre de la vie moderne, il cherche à capturer le mouvement, l'instant, l'imperceptible. Le marbre est trop définitif, trop froid. La cire, elle, est malléable à l'infini. Elle permet au sculpteur de revenir sur son geste, de pétrir la matière, d'y laisser l'empreinte de ses doigts.
Dans l'intimité de son atelier, la cire est une matière de laboratoire. Degas construit ses figures autour d'armatures de fortune : des fils de fer, des bouchons de liège, de vieilles brosses à dents. Cette "cuisine" interne, cachée sous la couche de cire jaune, renforce l'aspect expérimental de l'œuvre. En exposant cette cire en 1881, Degas montre les coulisses de la création, tout comme il montre les coulisses de l'Opéra. Il déshabille l'art de ses artifices pompeux pour en montrer la structure crue.
Ce que le public de 1881 a ressenti devant la vitrine de Degas est ce que les roboticiens appellent aujourd'hui la "vallée dérangeante" (uncanny valley). Plus un objet artificiel ressemble à un humain, plus ses imperfections nous deviennent insupportables et effrayantes. La Petite Danseuse était trop humaine pour être de l'art, et trop artificielle pour être humaine.
L'usage des cheveux naturels et du ruban rose crée un contraste chromatique qui rappelle les effigies de saints dans les églises espagnoles ou les mannequins des cabinets anatomiques. C’est cette proximité avec la mort et le réalisme médical qui a terrifié la bourgeoisie parisienne. Degas a brisé la distance sacrée entre l'observateur et l'objet. En mettant la statue sous verre, il a accentué l'idée d'un prélèvement scientifique, transformant la galerie d'art en un musée de l'Homme ou en une scène de crime.
Après le scandale de 1881, Degas ne montrera plus jamais la sculpture de son vivant. Elle restera dans l'obscurité de son atelier, s'empoussiérant et se dégradant lentement, comme si l'artiste avait été blessé par l'incompréhension générale. Ce n’est qu’après sa mort en 1917 que ses héritiers décideront de faire fondre la statue en bronze pour en assurer la pérennité et la vente.
C’est un paradoxe cruel : aujourd'hui, la plupart des gens connaissent la Petite Danseuse à travers ses versions en bronze qui trônent au musée d'Orsay ou au Metropolitan Museum. Mais le bronze trahit l'intention initiale de Degas. En transformant la cire en métal, on a rendu la statue "acceptable", "noble", "muséale". On a effacé la peau translucide, la fragilité du matériau et l'aspect spectral de l'original.
La version originale en cire, miraculeusement conservée et restaurée (aujourd'hui à la National Gallery of Art de Washington), reste pourtant la plus puissante. Elle porte les cicatrices du temps et les traces des mains de l'artiste. Elle nous rappelle que ce "moment clé" n'était pas seulement une révolution esthétique, mais une déclaration de guerre contre l'idéalisme. Degas a prouvé que la vérité humaine, dans toute sa laideur et sa fatigue, avait sa place au musée, à condition d'utiliser un matériau capable de saigner sans couler : la cire.
En brisant le tabou de la cire, Degas a ouvert la voie à toute la sculpture moderne, d'Alberto Giacometti à l'hyperréalisme contemporain de Ron Mueck. Il nous a appris que l'art ne doit pas forcément nous rassurer, mais peut, au détour d'une vitrine, nous confronter à la troublante présence de l'autre. Marie van Goethem, figée dans sa moue d'orgueil, continue de nous défier du regard, protégée par cette fine couche de cire qui a, un jour de 1881, fait basculer l'histoire de l'art.
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